Le vibe coding ne fatigue pas. C'est pour ça que c'est dangereux.
Benjamin Code a sorti une vidéo cette semaine sur l'épuisement des développeurs après un an de vibe coding. Je l'ai regardée d'une traite. Pas parce que c'était bien fait (ça l'est), mais parce qu'il met des mots sur un truc que je vis depuis des mois sans arriver à le formuler.

Je suis AI product builder freelance, et je vibe code tous les jours. Plusieurs agents en parallèle, des sessions de 10 à 12 heures, des projets qui avancent à une vitesse que j'aurais trouvée absurde il y a deux ans. Et pourtant, certains soirs, je ferme le laptop et j'ai l'impression de ne pas avoir vécu ma journée.
Sauf que moi, je suis pas développeur. Pas au sens classique. Ça fait 8 mois que je code. Avant ça, 7 ans d'UX Writing et de Content Design, en freelance et en entreprise. Et encore avant, des maisons en bois avec mon père. Je suis entré dans le code par le vibe coding, je n'ai jamais connu autre chose. Les 3 heures sur un bug, la fierté de résoudre, la fatigue honnête d'une journée de dev, je connais pas. Mais je sens que quelque chose déconne.
Le signal d'arrêt a sauté
Benjamin en parle très bien : avant, une journée de dev avait un arc narratif naturel. Tu butais sur un problème, tu le résolvais, t'étais crevé et fier. Ton corps te disait stop. Moi je n'ai jamais eu ça en code. Mais je l'ai eu ailleurs.
Quand je construisais des maisons en bois dans le Lot, à la fin de la journée tu voyais le mur monté, tu sentais la sciure, t'avais mal au dos. La réalité du travail s'inscrivait dans ton corps. Tu n'avais pas besoin de te demander si ta journée avait compté. Ton dos te le confirmait.
Avec le vibe coding, tu lances un agent sur un problème, un autre sur un deuxième, tu orchestres, tu valides, tu relances. C'est du pilotage, pas de la construction. Tes mains ne produisent plus rien. Ton cerveau tourne, mais différemment. Et à 23h, t'es pas fatigué. T'as aucune raison physiologique de t'arrêter. Alors tu continues.
Le problème, c'est que la fatigue arrive quand même. Pas celle des muscles ou du cerveau qui a forcé. Une fatigue plus sourde. Comme un bruit blanc permanent que tu n'entends plus mais qui te bouffe quand même.
Quand ta journée n'a pas eu lieu
Le signal d'arrêt, c'est un problème. Mais il y en a un autre, plus sournois. C'est quand tu finis par t'arrêter, que tu fermes le laptop, et que tu réalises que tu ne peux pas raconter ta journée. T'es pas fatigué, t'es pas fier, t'es pas frustré. Rien. 12 heures de tokens et de diffs, et aucune trace.
Il y a un mot pour ça : déréalisation. Le sentiment que ta journée n'a pas vraiment existé.
L'autre piège, c'est que l'IA ne dit jamais non. Benjamin appelle ça le plus grand yes-man de l'histoire. Chaque idée que tu soumets revient validée. Ton filtre de priorisation saute, tu implémentes tout. J'ai des pages d'admin dans mes projets que j'aurais jamais codées moi-même parce que le rapport effort/valeur n'en valait pas la peine. Mais comme ça ne "coûtait" que deux heures avec l'IA, je l'ai fait quand même.
C'est pour ça que j'ai construit Devil Loop, un agent adversarial qui attaque chaque décision que je prends. Il cherche la faille, il dit non quand personne d'autre ne le fait. C'est mon contre-poids au yes-man permanent de l'IA. C'est le seul filet que j'ai trouvé pour garder le cap quand tout te dit oui en permanence.
Le JJB : le seul truc qui ne se vibe code pas
6 jours par semaine, je vais au tatami. Depuis 3 ans. Et je peux te dire que c'est devenu bien plus qu'un sport depuis que je vibe code à plein temps.
Le JJB, c'est l'anti-vibe coding par excellence. Tu ne peux pas déléguer un étranglement à un agent. Tu ne peux pas prompter une garde. Quand quelqu'un te met un genou sur le ventre, la réalité te revient en pleine gueule. Au sens propre. Pas de token, pas d'abstraction, pas de "est-ce que j'ai vraiment bossé aujourd'hui ?". Ton corps te le confirme. T'as bossé.
C'est le seul moment de ma journée où mon cerveau ne peut pas multitasker. Sur le tatami, si tu penses à autre chose pendant une seconde, tu te fais soumettre. C'est un reset cognitif forcé. Comme un redémarrage à froid après une journée entière en surchauffe.
En janvier 2025, j'ai décroché la médaille d'argent aux championnats d'Europe IBJJF, catégorie -76kg. À l'époque je bossais encore en tant qu'UX Writer, ça faisait 2 ans que je pratiquais, 6 jours sur 7. Aujourd'hui je vibe code, le rythme est plus intense, les journées plus longues. La médaille, c'est pas le sujet. Le sujet, c'est que le tatami m'avait déjà appris à encaisser avant que le vibe coding ne débarque. Sans ça, j'aurais jamais tenu.

Ce que le tatami rend
Après 8 mois de vibe coding intensif, j'ai identifié ce que le JJB m'apporte et que le code ne donne plus :
Du feedback honnête. L'IA te dit que ton idée est géniale. Ton partenaire de sparring te montre que ta technique est nulle. La vérité est immédiate, physique, non négociable. Tu ne peux pas négocier avec un armlock.
Un signal d'arrêt naturel. Après une heure et demie de combat, ton corps dit stop. C'est le signal que le vibe coding a fait sauter. Le JJB le restaure. Tu sors du tatami, t'es vidé, t'es bien. Tu sais exactement pourquoi t'es fatigué.
De la friction choisie. Benjamin dit qu'il faut réintroduire de la friction, pas par nostalgie mais par hygiène. Le JJB c'est exactement ça. C'est une friction volontaire, structurée, quotidienne. Un endroit où les raccourcis n'existent pas. Où le seul moyen de progresser c'est de se faire taper, d'analyser pourquoi, et de recommencer.
De la matérialité. La sciure de bois de mon père, les bleus du JJB, c'est la même chose. La preuve physique que quelque chose s'est passé. Dans un monde où tout est devenu abstrait, cette trace corporelle est devenue vitale.
Pas un conseil lifestyle
Je ne suis pas en train de dire "faites du sport". Tout le monde dit ça. C'est aussi utile que de dire "bois de l'eau".
Ce que je dis, c'est qu'il y a quelque chose de spécifique dans le combat qui répond aux problèmes créés par le vibe coding. La déréalisation, le yes-man permanent, le signal d'arrêt qui a sauté, le multitasking infini. Le tatami corrige tout ça. Pas avec des concepts. Avec un genou sur le ventre.
C'est pas un hasard si beaucoup de fondateurs et de devs freelance se mettent aux sports de combat en ce moment. Le corps cherche ce que l'écran ne donne plus.
Le vibe coding a supprimé la friction du travail. Le JJB me la rend. Pas par nostalgie. Par survie.
Si t'es dev, créateur, indie hacker, et que tu sens ce truc monter, cette fatigue sans fatigue, cette productivité qui ne satisfait plus, cette impression que ta journée n'a pas eu lieu, c'est normal. On est tous dans le même bain. Ça fait un an. On apprend.
Et si t'es comme moi, si t'as jamais connu le dev d'avant, si t'es rentré dans le code par l'IA et que tu te demandes si c'est censé être comme ça. Non. C'est pas censé être comme ça. Trouve ta friction.
Trouve ton tatami.
