Invité à Polytechnique. Sans aucun diplôme.
En 2022, un samedi matin, je me suis retrouvé sur le campus de l'École polytechnique, à Palaiseau, devant une salle de lycéens. J'étais UX Writer à l'époque. J'étais là pour parler de mon parcours dans le cadre des Entretiens de l'Excellence, un programme où des professionnels viennent raconter leur métier à des collégiens et lycéens.

Je savais pas ce que je foutais là.
Clara-Louise, une amie d'amie, bossait pour le programme. Ils avaient un trou à combler, elle m'a proposé de venir. Selon elle, mon parcours était intéressant. J'ai trouvé ça absurde. Moi, parler d'excellence. Sur le campus de Polytechnique. L'école qui forme les ingénieurs les plus brillants du pays. Moi qui ai fait 3 collèges. Moi qui séchais les maths en terminale comme si c'était un sport.
J'ai dit oui. Pas pour le prestige. Parce que si un gamin dans cette salle me ressemblait à 16 ans, autant qu'il sache que c'est pas foutu.
50 euros et "bon courage"
Après le bac, je suis parti à Toulouse. Fac de droit. J'y suis allé trois fois. Le reste du temps, c'était alcool, drogue, et rien. Le genre de période qu'on raconte pas dans un CV mais qui existe dans le parcours de plus de gens qu'on ne croit.
Je me suis fait rattraper. J'ai atterri sur les chantiers avec mon père, à construire des maisons en bois dans le Lot. Et puis ça s'est mal fini avec lui aussi. Un jour il m'a emmené à la gare, m'a filé 50 euros, et m'a dit "bon courage".
J'ai atterri chez un pote à Toulouse. Pôle Emploi a bloqué mon dossier de chômage pour un papier que je pouvais pas fournir. Pas de thunes, brouillé avec mes parents, trop fier pour revenir. J'ai passé un an comme ça. D'un canapé à l'autre chez des potes. Un soir, bourré, je me suis rasé la tête. Je ressemblais à un figurant de Trainspotting. Aucun recruteur ne voulait me voir.
J'ai fréquenté la pauvreté de la manière la plus directe qui soit. En l'étant.
Le genre de trucs que tu mets pas sur LinkedIn
Pendant cette année, il fallait manger. Vendeur de glace en triporteur. Tractage pour le Salon du Chocolat, payé au lance-pierre. Manutentionnaire à 6h du matin à décharger des camions.
C'est exactement ça qui donne la dalle. Pas la dalle au sens "j'ai faim de succès" comme dans un post motivationnel. La dalle au sens propre. Celle qui te fait accepter n'importe quel taf parce que t'as pas le choix.
Au bout d'un an, à Noël, je suis revenu chez ma mère. Elle a accepté de me reprendre à ses conditions : faire le ménage, la bouffe, et être suivi à la Mission Locale. J'ai filé du cash pour prouver que j'étais sérieux. Et j'ai repris les études.
De coup de tête en coup de tête
J'ai repris les études. Communication politique, à Lille, à 9 heures de chez moi. Nouveau départ, nouvelle ville, personne. La politique m'a vite dégoûté. Trop de cirque, pas assez de vrai.
Alors j'ai voulu faire l'armée. Le renseignement militaire. Et puis finalement je me suis inscrit en école de pub parce que j'avais vu 99 Francs. Le mec donne de la coke à son hamster et je me suis dit que ça avait l'air d'un métier branché. C'est comme ça que je prends mes décisions de carrière. Un film, un coup de tête, et on verra bien.
La pub, j'y suis resté. Agences, freelance, briefs à la chaîne. Et puis j'ai bifurqué vers l'UX Writing : écrire les mots dans les interfaces, les boutons, les parcours, les messages d'erreur. Un métier qui n'existait pas encore en France. Leroy Merlin, BforBank, des boîtes du CAC 40.
C'est là que j'en étais quand Clara-Louise m'a proposé Polytechnique. C'est tout ce bordel qu'elle trouvait intéressant. Pas la dernière ligne du CV. Tout le reste.
Les regards qui changent
Quand t'arrives devant une salle de lycéens dans le cadre d'un truc qui s'appelle "les Entretiens de l'Excellence", sur le campus de Polytechnique, les gamins te regardent en chien de faïence. Ils voient un mec en chemise qui a l'air de s'en être bien sorti. Encore un petit bourge qui a réussi, c'est ce qu'on se dit en me voyant.
J'ai pas sorti de discours motivationnel. J'ai raconté ce que je viens de raconter. Les collèges, Toulouse, le canapé, la glace, le Salon du Chocolat.
Et là les regards ont changé.
Le mec en face c'était plus un profil LinkedIn. C'était quelqu'un qui avait vécu des trucs qu'ils connaissaient. D'étranger, on est passé à la fraternité. La vraie. Clara-Louise avait raison. J'avais des points communs avec ces jeunes. Pas le diplôme, pas le réseau, pas le parcours propre. Les vrais points communs. Ceux qu'on partage pas sur scène d'habitude.

L'excellence c'est pas un diplôme. C'est pas une école. C'est quand tu fais un truc bien, que tu le fais à fond, et que le résultat parle pour toi. Que tu sois sorti de Polytechnique ou d'un chantier dans le Lot.
