Caspar, ou comment on se cache derrière son lion

Mon site personnel n'a pas commencé devant un écran. Il a commencé à Madrid, au musée du Prado, devant une peinture que je n'avais pas prévu de voir.
Le tableau du Prado
C'est un Patinir. Paysage avec saint Jérôme, peint vers 1516. Un peintre flamand qui dessinait des paysages immenses et qui glissait, en bas, un saint minuscule dans un coin du tableau. Là, le saint est dans une petite hutte sous un rocher, à gauche. Le lion est assis à côté de lui. Le reste de l'image, c'est un monde : montagnes calcaires, vallée verte, ville, fleuve, mer, ciel orageux d'un côté qui se déchire en lumière de l'autre.
Je suis resté longtemps devant. Ce qui m'a touché, ce n'est pas le saint, ni le lion, ni le bestiaire iconographique. C'est l'écart. Le saint est à l'écart de tout ce monde, dans son rocher, avec son lion, et le monde continue sans lui, énorme et indifférent. Et il a l'air bien, dans son coin. La nature est belle. Il vit en fusion avec elle, avec les animaux, et il y a là quelque chose de profondément rassurant.
Je me projetais quelque part dans cette scène. Pas comme spectateur. Comme habitant.
Je ne savais pas encore que j'étais en train de regarder l'origine de mon site.
Avant Caspar, il y a eu un rat
La première itération de mon site avait un autre narrateur. Un rat. Un rat qui ressemblait beaucoup à Maître Splinter, des Tortues Ninja, parce que c'était exactement lui. Un vieux rat sage avec une ceinture noire, un maître d'arts martiaux, qui avait accès à la connaissance universelle. Le genre de personnage qui te guide en te bousculant un peu.
Le problème, c'est que Splinter appartient à quelqu'un. Légalement, je n'avais pas le droit de l'utiliser. Donc j'ai pivoté.

Il n'avait pas de nom propre, sur le site. Il portait juste le sien d'origine, Splinter, parce que je ne cherchais pas à le rebaptiser : c'était lui. Un vieux rat moine, ceinture noire de jujitsu, gardien d'une bibliothèque oubliée. Côté sage et martial, il me rappelait Thierry, mon prof de jiu-jitsu brésilien : la même autorité tranquille, le même regard qui voit tout. Il marchait, méditait, écrivait, dansait parfois, surveillait les utilisateurs depuis un coin de l'écran.
Il en reste une trace, d'ailleurs. Dans la section technique du site, celle qui parle d'hallucinations IA, le rat apparaît encore. C'est une démonstration : j'ai laissé un modèle vidéo générer ses propres dérives à partir d'une image de base, et le rat se déforme progressivement, s'écarte du modèle, devient autre chose. C'est exactement ce qu'une IA fait quand elle hallucine : elle s'écarte du réel, doucement, sans prévenir. Le rat est devenu sa propre métaphore. C'est l'easter egg du site, et c'est aussi ma dédicace silencieuse à la première version.
Quand il a fallu trouver son remplaçant, je n'ai pas cherché un autre Splinter. Je suis retourné à Madrid, dans ma tête.
Le lion sans le saint
Le saint dans son rocher avait un lion. Toute l'iconographie chrétienne le sait : saint Jérôme, traducteur de la Vulgate, copiste de manuscrits, ermite dans le désert, et son lion qu'il aurait apprivoisé en lui retirant une épine de la patte. Vous le trouverez chez Antonello, chez Carpaccio, chez Dürer, chez Crivelli avec sa robe terracotta, chez El Greco en cardinal rouge. Toujours le même duo : un vieux savant et un lion.




Devant le tableau, l'envie qui m'est venue n'avait rien de religieux. Elle était presque enfantine : j'avais envie d'avoir mon propre petit lion. La démarche me touchait, ce compagnonnage entre un homme et un animal qui s'installent ensemble dans un endroit retiré, et je voulais l'imiter à ma façon. Loin de moi la prétention de faire ce que Saint Jérôme a fait, ni de me comparer à lui d'aucune manière. Juste une idée d'enfant prise au sérieux : reprendre l'iconographie, garder le lion, laisser le saint.
Mon narrateur est donc le lion. Pas le saint, pas le copiste, pas l'ermite. Le lion. Et il s'appelle Caspar, ce qui n'est pas un nom de lion, comme il l'admet lui-même quelque part dans son récit. C'est un nom d'homme. Il l'a gardé.
Pourquoi un narrateur, plutôt que moi
Je peux parler en mon nom propre. Beaucoup de gens le font sur leur site personnel : une photo, une bio, un manifeste. Très bien. Mais je n'aime pas trop me mettre en avant. Je ne suis pas asocial. Je préfère simplement que quelqu'un d'autre tienne le micro.
En mettant la vedette sur Caspar, je me mets en vedette d'une manière plus modeste. C'est un détour qui dit autant que la ligne droite, peut-être davantage. Le visiteur entre dans un univers, rencontre un personnage, écoute son récit, et au fil de la conversation, il comprend qu'il y a quelqu'un derrière. Mais ce quelqu'un ne lui a pas tendu la main en premier. C'est le lion qui ouvre la porte.
Caspar, un personnage plus qu'un assistant
Caspar n'est pas un assistant utilitaire. Il ne demande pas "bonjour, comment puis-je vous aider aujourd'hui". Il dit "vous m'avez nourri, asseyez-vous". Il a un ton, un rythme, des moments de silence et des digressions. Il vous accueille différemment selon que vous arrivez sur la home, le chat, un article ou la page d'erreur. Il vous parle quand vous le caressez du regard. Il s'embarque dans des pensées tout seul, sans prévenir.
Le visiteur n'arrive pas dans une interface. Il entre dans un monde. C'est une différence subtile, et elle décide de tout. Beaucoup d'assistants IA sont serviables au point d'en devenir transparents. Le mien a une présence, et c'est cette présence qui retient.
Dune sur Megadrive, et la qualité d'écriture
J'avais huit ou neuf ans et je passais des heures sur le jeu Dune de Cryo, sur Megadrive. Le désert, la stratégie lente, les visages en pixel art, la musique synthétique de Stéphane Picq. Cette atmosphère-là est entrée quelque part en moi et n'en est jamais ressortie. Caspar en porte une trace. Le désert mystique, le narrateur qui prend son temps, le retrait protégé : ça vient de là autant que des peintures du Prado.
Appuyez sur Play. C'est Spice Opera, la bande-son du jeu, remastérisée en 2024. Lent, mystique, retiré. C'est exactement ce que je cherchais à reproduire.
Côté écriture, j'ai mis la barre haut. Pas la prétention de faire mieux que les grands jeux narratifs qui m'ont marqué : Pillars of Eternity surtout, pour le récit construit, le lore détaillé, la cohérence dense. Mais l'ambition d'atteindre une qualité d'écriture qui ne soit pas du remplissage. Caspar parle comme un narrateur de Saint-Exupéry qui aurait joué à un CRPG.
L'autre versant
Je ne suis pas qu'un exécutant. J'ai des idées, et plutôt beaucoup. J'ai un goût, des envies de forme, des partis pris qui ne tiennent pas dans une fiche de mission. Pendant longtemps je les ai gardées pour les briefs des autres ou pour moi tout seul. Ce site est le premier endroit où je les laisse sortir librement, sans cahier des charges, sans comité de validation. C'est ce qui le rend tel qu'il est : pas un portfolio froid à template, un endroit qui me ressemble.
Le site comme démonstration
Je vous parle de Caspar, mais je ne vous parle pas vraiment de Caspar. Je vous parle de ce que je sais faire.
Mon métier, c'est concevoir et orchestrer des dispositifs IA. Direction artistique, direction technique, direction de l'expérience. Un rôle d'architecte. L'exécution est faite par les agents. La valeur, c'est de savoir quoi leur demander, dans quel ordre, et de garder l'œil sur la cohérence globale.
Cent pour cent du contenu de ce site a été généré par IA. Les voix, les sons, les images, le code, le récit. Moi, j'ai dirigé. C'est exactement ce que je vends, et c'est exactement ce que le site démontre, simplement en existant. Je préfère cette démonstration au case study. Quand le site EST la démo, le visiteur est dedans. Il l'éprouve. Il en sort avec une expérience, pas avec une lecture.
C'est aussi pour ça que je revendique la transparence sur l'IA. Caspar est explicitement un assistant IA dans la fiction : Romain l'a trouvé, lui a confié le site, lui a demandé de raconter ce qui lui traverse l'esprit. Je ne cache rien. Et c'est tant mieux, parce que de toute façon, en 2026, les gens sentent l'IA. Vouloir la déguiser est une perte de temps. Vouloir la mettre en scène est un geste de métier.
Ce qu'il y a sous le capot
Quand on commence à creuser, on découvre le volume. Plus de six cents audios ont été générés pour ce site, dont trois cent trente-sept sont effectivement présents et autant dans la corbeille. Une voix unique pour tout, le même timbre du chat à la page d'erreur, pour que le lion sonne toujours comme le lion. Il a même dix-huit lignes de divagation en français et en anglais qui se déclenchent toutes seules toutes les trois à huit minutes, juste pour que vous ne soyez pas tout à fait seul.
Côté images, le même régime. Toutes les illustrations passent par un pipeline maison que j'ai monté : Gemini 2.5 Flash pour la génération, ComfyUI en local sur ma machine pour l'orchestration, puis dithering Bayer huit par huit en cinq niveaux de couleur. C'est ce qui donne au site sa pâte visuelle, et ce qui permet d'avoir des images qui pèsent quelques kilo-octets sans perdre leur caractère. Au total, plus de mille images sont passées par ce pipeline. Cinq cents sont sur le site, le reste écarté. Frater Leo, l'avatar que vous voyez bouger, existe en vingt-deux poses retenues selon la page : il médite, il dort, il chasse, il sert le thé, il prie.
Vous pouvez aussi le nourrir, ou le faire boire. Quarante-deux aliments, quarante-deux boissons, chacun avec son icône, son curseur, sa réaction sonore quand vous cliquez. Cela fait quatre-vingt- quatre réactions uniques. Sa réaction à un brocoli n'a rien à voir avec sa réaction à un steak, et son commentaire au cinquième verre n'a rien à voir avec celui du premier. Si vous insistez assez, vous débloquez des choses cachées ailleurs sur le site. Je ne dis pas où.
Le reste est moins spectaculaire mais utile. Vous pouvez parler à Caspar dans un vrai chat conversationnel, branché sur un modèle de langage avec un RAG sur tout mon CV et un outillage de booking Google Calendar. Quand il vous propose un créneau, c'est un vrai créneau dans mon agenda. Le bouton Download CV génère le PDF à la volée via Playwright, en FR comme en EN, toujours à jour. Et tout ça est gratuit. Le site est ouvert, Caspar parle, c'est moi qui paye la facture quand vous discutez avec lui.
Le métier de 2026
Ma mère, qui a regardé tout ça, m'a écrit : "On a vraiment l'impression d'être pris comme un rat dans une IA, la couleur sombre, la musique, le vide, on approche cette sensation de néant. C'est flippant. Mais si c'est ton objectif, c'est très réussi." Elle a ajouté, plus tard : "On sent que l'humain a été désintégré." Et après réflexion : "Parce que c'est toi le manipulateur de l'IA."
Je n'ai pas su quoi répondre, sinon que oui, j'ai fusionné un peu avec la machine. Ce n'est pas une formule. C'est un constat. Le métier de 2026, pour moi, c'est apprendre à orchestrer des agents tout en gardant intacte la part qui ne se génère pas : le goût, le regard, l'envie d'être à l'écart.
Le rocher
Comme dans le tableau de Patinir, à Madrid. Un saint, un lion, et un monde immense qui passe à côté sans les voir.

Caspar, c'est ma manière à moi d'être assis dans le rocher.