Le métier que j'ai passé 7 ans à expliquer n'existe toujours pas.
En décembre 2024, Lorem UX m'a consacré un portrait dans leur série "Dans le bureau de..." Dix questions, format propre, réponses honnêtes. En relisant, j'ai vu le pattern : chaque réponse, même habillée en anecdote ou en conseil, disait la même chose. J'essayais d'expliquer un métier que personne ne comprend. Après 7 ans, j'ai arrêté de compter.

La taxe d'évangélisation
Un chiffre circule dans la communauté UX : 76% du temps d'un UX, c'est pas du UX. C'est de l'explication. Convaincre les équipes que ton rôle sert à quelque chose. Je sais pas si le chiffre est exact. Ce que je sais, c'est que ça colle à ce que j'ai vécu pendant 7 ans.
On t'embauche pour concevoir du contenu. Tu passes tes journées à justifier pourquoi le contenu devrait être conçu. L'écriture représente peut-être 5% du job. Le reste, c'est de la diplomatie, de la pédagogie, et de la survie organisationnelle.
Ben Davies-Romano, Principal Content Designer chez Wise, a posé la question qui résume tout : pourquoi est-ce que la charge de l'éducation repose sur les épaules de professionnels déjà surchargés, au lieu de devenir une priorité organisationnelle ? Felicia Wu a été encore plus directe : après 10 ans d'existence du Content Design, on a assez expliqué. Si les gens ne comprennent toujours pas, le problème n'est plus pédagogique.
Le paradoxe de l'invisibilité
L'ironie la plus cruelle du métier : plus tu fais bien ton travail, plus il est invisible. Un parcours utilisateur fluide, zéro friction, zéro confusion, zéro ticket support. Le stakeholder regarde le résultat et félicite les devs, le design, le product. Les mots qui ont guidé l'utilisateur à chaque étape ? Personne ne les voit.
Tu ne peux pas mettre "aucun utilisateur n'a été perdu" sur un slide deck. Ton meilleur travail ressemble à du vide. Et le management ne donne pas d'augmentation pour l'absence de problèmes.
Essaie de montrer ton travail à un dîner. Un designer sort ses écrans. Un dev montre son app. Un copywriter a ses pubs. Toi, tu expliques que t'as remplacé "Suivant" par "Continuer" et que le taux d'abandon a baissé de 3%. Les gens hochent la tête poliment et changent de sujet.
"T'es copywriter, en fait ?"
Le piège du Content Design, c'est le mot "writing". Dès que les gens l'entendent, leur cerveau fait le raccourci : writing = marketing. Tu dis UX Writer, ils entendent copywriter. Tu dis Content Designer, ils entendent rédacteur. Tu passes ta vie à corriger une confusion que le titre lui-même provoque.
La distinction est pourtant simple. Un copywriter demande "Qui est la cible ?" et "Quelle est la limite de caractères ?". Un Content Designer demande "Est-ce que ce bouton devrait exister ?" et "Est-ce le bon moment dans le parcours pour cette interaction ?". C'est un niveau de réflexion produit fondamentalement différent.
En France, c'est pire. Le métier est encore émergent : aucune classification officielle chez France Travail, quasi aucune formation reconnue. Tu n'expliques pas un métier mal compris. Tu expliques un métier dont la plupart des gens n'ont jamais entendu parler.
Le carrousel des titres
Et comme si la confusion externe ne suffisait pas, la profession n'arrive même pas à se mettre d'accord sur son propre nom. UX Writer. Content Designer. Product Writer. Content Strategist. UX Content Designer. Chaque renommage est un aveu silencieux que le titre précédent n'a pas réussi à communiquer ce qu'on fait. Et chaque renommage remet le compteur des explications à zéro.
Filipa Moreno, Senior UX Writer chez Santander, a résumé la fatigue en février 2025 : "Je suis fatiguée du jeu, des process, des demandes de polish sur des écrans déjà en développement." Ilaya Teejay a titré sans détour : "I am tired of being a UX Writer, Content Strategist, and all the roles in between."
Quand j'ai commencé en 2019, j'étais UX Writer. En 2022, Content Designer. Aujourd'hui, AI Product Builder. Trois titres en 5 ans, et à chaque pivot, la même question : "Mais du coup, tu fais quoi ?" C'est en partie pour ça que j'ai quitté le métier. Pas par désamour. Par usure. À un moment, t'en as marre de te battre pour exister dans un organigramme qui ne sait même pas où te ranger. Tu préfères construire quelque chose où la valeur est visible, immédiate, indiscutable. Où personne ne te demande si ton poste est vraiment nécessaire.
L'IA comme troisième couche de fatigue
Pendant 7 ans, la question c'était "Qu'est-ce que tu fais ?". Puis c'est devenu "Pourquoi on paierait pour ça ?". Et maintenant c'est "ChatGPT peut pas le faire ?"
Les offres d'emploi UX ont chuté de 89% entre leur pic de 2022 et début 2024. Un tiers des organisations ont perdu du staff. Les juniors sont remplacés par des outils qui génèrent wireframes, maquettes et copy en quelques minutes. Les stakeholders attendent désormais "une personne avec un skillset infini".
Dans l'interview Lorem UX, j'ai parlé de Microphage-1. Un GPT custom que j'avais construit pour intégrer toutes les guidelines et bonnes pratiques du Content Design. Mon "mini-moi", toujours disponible. Avec le recul, c'était déjà un signe : j'étais en train de construire l'outil qui rendait mon propre poste moins nécessaire. Quelques mois plus tard, je suis devenu AI Product Builder. L'instinct de survie avait parlé avant la raison.
Le test du repas de famille
Le pire, c'est quand tu sors de la tech. Connor Doherty, UX Writer chez Wayfair, a trouvé la seule formule qui marche : "Tu sais quand tu rentres ton numéro de carte bancaire et que tu te plantes ? C'est moi qui écris le message qui te dit que c'est faux."
Edwin Mohammad, UX Writer chez GO-JEK, a titré son article sans ironie : "Are you a UX writer? Nobody knows what you do." Designlab a même publié un guide de survie pour les fêtes : "Comment expliquer l'UX Design à votre famille pendant les vacances." L'existence même de cet article dit tout.
Ma sœur est incapable d'expliquer ce que je fais. Ma mère pareil. Mes potes pareil. Au bout d'un moment, ils ont juste arrêté de demander.
Ni amer, ni nostalgique
Je ne regrette pas ces 7 ans. Le Content Design m'a appris tout ce que je sais : comprendre un problème avant de le résoudre, penser à la personne qui va lire avant d'écrire un mot, mesurer l'impact de chaque décision. C'est la base de tout ce que je construis aujourd'hui.
Mais je vais pas mentir : quand le Nielsen Norman Group a qualifié 2025 de période noire pour les professionnels UX - pessimisme, désillusion, frustration généralisée - j'ai ressenti du soulagement. Pas parce que les gens souffrent. Parce que quelqu'un l'a enfin dit à voix haute.
L'interview Lorem UX, c'est une photo d'un moment précis. Un métier qui n'existait pas encore tout à fait en France, un mec qui essayait de l'expliquer, et une série de questions qui m'ont forcé à mettre des mots sur un malaise que toute la profession partage.
En 7 ans, j'ai changé de titre trois fois. Le métier de fond est resté le même : comprendre un problème, trouver les bons mots, construire quelque chose qui tient.
